Je n'ai pas le talent de mes modèles, ni leur courage, encore moins leurs idées, mais je sais les apprécier, les aimer. Ils m'ont appris l'ampleur de la pensée humaine, l'étendue de l'imagination qui jusqu'à ce que le monde meure ne fera que rester fertile. L'esprit est un terrain cultivé par la pensée.
Mon premier grand modèle est Zola. A l'âge où les idées ne cesse de voleter, où la vie est si noire et si rose à la fois, il a illuminé mes jours et retardé mes nuits. Lui et ses fantômes venus d'un temps étranger à mes idées. Nana, Gervaise, Thérèse Raquin, Pot-bouille, L'assommoir, Au bonheur des dames... des âmes complexes caractérisées par leur incapacité à se libérer de leur sang et de leur condition. La mort au bout du chemin, mais des vies tellement humaines. Et puis il y a eu l'Oeuvre. L'art, essence d'une vie. Un homme aliéné par ses créations, voulant défier les limites de son imagination, un homme tellement amoureux de son art qu'il ne put survivre à la vie. Je me souviens très bien de ces instants où assise sur mon balcon les mots défilaient devant mes yeux, avides de conversations entre les personnages, toujours à la recherche d'un idéal inaccessible. J'ai appris que ce n'était pas si simple de prendre un papier et d'écrire ce que je ressens. Les mots sont une barrière à la pensée. Ils résistent au déferlement de paroles intérieures. Il faut apprendre à les rencontrer, à les apprivoiser, à les connaître, et les laisser se familiariser avec nos idées. Zola, celui dont on dit que ses descriptions surpassent même la patience la plus avertie a enchanté mon âme pendant des années.
Et puis un jour, il est arrivé, lui et ses désirs de liberté. Il a tout envahi, tout surpassé, tout reconstruit dans mon imaginaire. Aragon, le poète qui avait cet idéal utopique d'une société égalitaire. Toujours fidèle à son art, dépassant et bravant la tyrannie, croyant au père des peuples et au rouge sanguin du communisme. Le dandy de Paris a saisi mon coeur par ses écrits, a changé ma vie. La crève coeur, ce recueil que j'ai lu des dizaines de fois et son mentir vrai. Aurélien, Bérénice comment vous oublier, vous les masques du monde vrai. Le goût de l'absolu n'est pas qu'en Bérénice. J'ai remarqué qu'il existait en moi aussi, mais je ne ferais pas comme elle en me mentant sur mon existence et mon visage les yeux fermés, verra toujours un petit coin de vérité. Paris, Montmartre et le théâtre, cette vie d'artiste qui de nos jour n'a plus de sens. Ce livre m'a touché, de mes yeux il est descendu jusque dans mon coeur. L'horrible Cupidon a décoché sa flèche, mais dans son inattention, il n’a pas remarqué que le destinataire de cet amour n'était pas une personne mais un art, l'art des mots et des esprits bouillonnant de sentiments, d'images et de rêves. Aragon, et son cycle du monde réel, Elsa et Aragon, Aragon et la résistance, comme dirait Hugo, toujours lui, lui partout. Aragon, un homme une utopie qui ne me quittera plus jamais.
Et depuis, une bibliothèque se remplit enserrant mon lit et mon esprit. Marguerite Duras parfois me regarde depuis Saigon, là-bas, le monde où les mots se chevauchent, où les phrases tel un souffle coupé, vagabondent le long des pages, tel un vent léger, traînant avec lui des odeurs, des sons et des couleurs. L'amant ou la triste réalité d'un amour inconcevable. Et ces derniers mots tel un couteau à double tranchant au bout d'un téléphone. L'image que je m'en fais c’est des lèvres près d'un combiné et de l'amour qui traverse les ondes. Et cette valse sur le paquebot qui se perd dans l'immensité de l'eau. Et Lol V Stein et sa folie, pas si folie que ça, car elle ressemble à ce que nous sommes tous, elle et son mystère. Elle est à notre égal celle que personne ne peut comprendre. Une vie, qui bascule, à cause d'un bal, un soir. Et puis il y a Robert Antelme, cet homme à qui l'on a acquiescé lorsque ces mots ont fusé : « wir sind frei ? ». Un homme qui à l’égal de Blaise Cendras à su mettre des mots sur ce qui semblait être innommable. Cet homme qui a fait partie de la vie de Duras a donc fait un peu partie de la mienne aussi. Mais surtout il y a écrire, un soir à une heure du matin dans ma nouvelle cuisine, lieu sans repère, sans inspiration, sans souvenir. Elle m’a rappelé cette sensation de ne plus savoir quoi écrire, ou bien ce souffle des muses qui nous envahit, ces lieux où l’on se sent si bien, cette colère et cette joie mêlées à l’amertume de ne savoir pourquoi. Marguerite m’a transporté en Indochine, et depuis je crois bien ne jamais être revenue.
Un matin, je me souviens avoir ouvert un livre et pensé que l’on me parlait. Il s’agissait d’un voyage très spécial qui se terminait au bout de la nuit. Et l’eau du canal aspirait tout et tout ne devenait plus que néant. Céline, le tant controversé, l’homme aux pamphlets, qui m’a appris que du mal qui gangrène la terre peut naître la beauté. Je ne parle ici que de ses écrits, pas de ses idées. Ferdinand, l’homme au destin tourmenté, mais surtout une histoire du monde et du fameux triangle de l’esclavagisme. Tour à tour en France, en Afrique, en Amérique, puis au fin fond de la banlieue parisienne où tout ce qui stagne semble puer à des kilomètres à la ronde. Et ces gens, un véritable enfer. J’ai vécu le voyage trois fois, à chaque fois avec un regard différent et je n’oublierai jamais cette prose remuée par l’oralité et ces êtres humains n’ayant pour issue que le bout de la nuit au fond de Rancie et de cette odeur de moisi.